Litterature

La Nasa a tout prix

En juin 1970, j’ai laissé pour la première fois ‘’Jackson’’ (6eme section communale des cotes-de-fer), pour séjourner une semaine à Bainet afin de subir les examens officiels et du coup boucler mon cycle d’études primaires en décrochant mon certificat.

Si j’aspirais à franchir hâtivement cette étape, ce n’était pas pour contempler les papillons de la Saint-Jean, jouir de mes vacances, mais c’était pour réaliser mon ultime rêve, les premiers s’étant dissipés dans la nature avant même le chant du coq.

Quand j’avais six ans, je ne pouvais comprendre nombre de choses, mais je pouvais déceler l’admiration, la fascination même de mes riverains pour un certain Daniel Fignole, qu’ils venaient écouter religieusement dans le ‘’Pétrel’’ de mon père, le seul poste récepteur du quartier. Etre aussi grand orateur que ce dernier et attirer autant d’auditeurs fut mon obsession au cours de mon enfance, mais mieux que moi, vous savez que la rigueur du pouvoir de François Duvalier l’a contraint à laisser le pays, donc, j’ai vite compris qu’être grand tribun pourrait être intéressant, mais pas a des fins politiques.

Je me suis penché vers un autre point de mire… L’image du jeune cadet des FAD’H avait longtemps hanté mon esprit, car le prestige et l’élégance des officiers m’avaient complètement conquis. Les mésaventures de jeunes soldats, torturés, assassinés m’ont vite fait changé d’idée pour m’attacher a mon dernier objectif qui était de voyager dans l’aire stellaire, marcher sur la lune a l’instar de Niel Armstrong.

Mes discours, rivés vers ce qui se passe dans l’inconnu de l’espace m’ont couvert d’une aura de mystère, je paraissais bizarre aux yeux de mes contemporains, les vieux me prenaient pour un fêlé, même mon père avait ras le bol de mes folies. Cicéron, le clochard, seul trouvait que mon rêve était censé au point de me conseiller de fuir les mauvaises langues, les esprits creux, de rentrer a Port-au-Prince, ou je serais compris et encadré.

Face a l’ignorance des uns, l’insolence des autres, j’ai plié bagage et me suis rendu dans la capitale, mais a Port-au-Prince, contrairement a ce que je m’attendais, les choses m’ont paru bien plus compliquées, car tout a coup, j’ai appris que pour me rendre sur la lune, il me fallait intégrer une quelconque association connue sous un nom bizarre, NASA, se trouvant sur le sol américain.

Puisque dans mon esprit, la NASA n’était qu’une gare ou je pouvais me payer un ticket et faire le trajet Terre-Lune, je n’ai vu d’obstacle que la traversée vers les USA. Si près du but, je ne pouvais m’empêcher d’user de tous les moyens pour y arriver, voila comment j’ai commencé par risquer ma vie a travers des voyages clandestins.

Apre cinq ‘’décollages’’ ratés, je me suis tourné vers le royaume de Poséidon, la mer. Sur mon neuvième ‘’canter’’ sans succès, j’ai fini par admettre que la meilleure façon de toucher le sol de l’oncle Sam est de se procurer de l’argent et de solliciter un visa en bonnes et dues formes, ce que j’aurais du faire des mon arrivée dans la capitale.

C’est dans l’usine des frères Moore que j’ai dégoté un emploi qui m’a permis d’économiser un peu d’argent. Dans cette usine, ou l’on transformait la canne-a-sucre et le vétiver en alcool et arome, le travail était rude, mais les yeux fixés sur la lune, j’étais chauffé a blanc, motivé, on ne peut plus. Au bout de six mois, je me sentais prêt pour affronter le consul et me tirer de ce pays ou mes rêves étaient condamnés à ne jamais se concrétiser. Je vivais avec émotion, chaque seconde qui m’éloignait du consulat, le pont vers la NASA, le port vers  l’espace.

Puisque tout me paraissait clair et que ce travail ne faisait plus partie que de mon passé, j’ai décidé de lui faire mes adieux, mais a titre de souvenir, j’ai décidé d’emporter avec moi une bouteille d’alcool, qui me rappellera mes déboires dans ce pays. J’ai donc introduit une bouteille vide ans un baril qui était, selon toute vraisemblance, aussi vide que ma bouteille qui n’a touché aucun liquide. Pour avoir le cœur net avant de glaner ailleurs, j’ai brulé une allumette, savez-vous ce qui est arrivé ? J’ai sauté l’usine !

Actuellement, je voyage a travers les étoiles, je visite les territoires déjà conquis par Niel Armstrong, sans pour autant faire la une des journaux et hériter sa célébrité. Mais, je suis quand même rentré dans l’histoire, car j’ai dépassé Niel Armstrong, je n’ai pas eu à passer par la NASA pour atteindre l’espace, il ne m’a fallu que de l’alcool et d’une allumette.

Texte de Richarson Dorvil

 

 

L’affaire Tony

Ce 22 mai 2008 devait être un jour glorieux pour moi, ou des parents, des amis se viendraient me conduire vers dernière demeure, le cimetière, larmes aux yeux, le cœur brise, tout en me souhaitant un paisible aller simple… mais, qu’en est-il ? Me voici, allongé dans un cercueil, un ‘’apa li papa’’, sans cortège, sans fanfare, pas même une couronne, seul, j’affronte les ténèbres d’une tombe d’infortune… Je n’entends pas les cris de Mathilde, ma femme avec laquelle j’ai engendré Marie Dominique.
Navré de m’adresser a vous si directement, souffrez que je me présente, je suis Tony, c’est le prénom qui m’a été attribué a ma naissance, mais des gens qui ont vécu a mes cotes, qui ont partagé avec moi les bancs de certaines chapelles, m’ont titré frère, d’où mon nom usuel, Frère Tony. Mais, pour vous, qui êtes entrain de lier connaissance avec moi, je ne pense pas que l’appellation ‘’con’’ serait un mauvais choix.

Au début des années 90, mon pays, Haïti a connu des jours difficiles, dus à un terrible embargo qui lui fut imposé par les puissances du monde, une punition pour ses dirigeants qui avaient osé chasser l’élu du 16 décembre… mais dans la réalité, la punition avait meurtri la population, privée du strict minimum pour survivre.

Cette époque m’est particulièrement mémorable, car je revis chaque jour ou dans ma bicoque ma famille et moi luttions contre la faim avec des morceaux d’argile ou de sel. Ces jours furent si sombres, que j’ai cru nager à travers les flots du Styx.

A Martissant ou j’habitais, je respirais quotidiennement le parfum des égouts, remplis par les décharges des éboueurs, mais le matin du 15 juillet 1993, fut différent, car mes narines furent envahies par une suave odeur de lavande, c’était l’arome de l’eau de toilette d’une connaissance de longue date, madame Gédéon, une bonne femme, qui avait quitté le pays depuis plus de quarante ans, qui avait adopté la nationalité américaine, mais qui voulait revoir ses amis d’antan au cours de son séjour sur sa terre natale, qui m’a rendu visite et qui, du coup, m’a fait don de quelques dizaines de dollars et d’un panier, rempli de provisions.

Croyez le ou non, c’était Dieu lui-même qui avait laissé son trône pour me secourir, voila pourquoi, j’ai tenté de fléchir les genoux et lui gratifier ma reconnaissance, mais madame Gédéon, m’en a empêché. Juste avant de laisser mon seuil, qui en fait, n’était qu’un canal ou tout ce qu’il y a de répugnant défilait, elle m’a dit qu’elle part dans huit jours et sans hésiter, j’ai proposé de l’accompagner jusqu’à l’aéroport et elle a accepté volontiers.

Le 23 juillet 1993, le vol de ma salvatrice est prévu pour 3 : 20 p.m., mais des 8 : 10 a.m, j’étais dans la salle d’attente de la maison ou elle séjournait à Turgeau. Ensemble on a déjeuné, diné, embarqué les malles dans une camionnette. Une fois arrivés à l’aéroport, j’ai pris l’une des malles en charge, sincèrement, je n’ai pas senti le poids de ses 70 livres. Je protégeais tellement le bagage que les agents de sécurité et d’immigration ne se sont pas rendus compte que je ne possédais même pas une carte d’identité, voire un passeport, muni d’un visa américain. Quand j’ai franchi la porte qui conduit a la piste d’atterrissage et d’embarcation, j’ai failli faire marche arrière, mais madame Gédéon m’a tenu le bras et m’a ordonné d’avancer et de ne pas jouer au con. Sur la rampe qui donne accès a l’avion, les hôtesses n’ont vérifié que les papiers de madame et je me retrouvai sur les ailes d’ALM en route vers les USA.

Arrivé sur la terre étoilée, madame Gédéon a été converser avec un agent des services d’immigration, dans la réalité, elle a été mentir en ma faveur, tout a coup, je suis devenu un passager régulier ayant tout perdu durant le voyage. Le temps que d’autres agents se rendent compte de la situation, elle avait déjà filé une liasse de billet à l’agent, qui a laissé son poste pour nous conduire jusqu’à la sortie. Dieu m’a envoyé une baleine ailée pour me conduire a la ‘’Ninive’’ que je n’avais jamais espéré fouler.

Sans tenter de vous mentir, ma première nuit en Floride fut particulièrement difficile pour moi d’une part, car j’ai du me familiariser avec les accessoires de la salle de bain et me raser complètement, question de divorcer avec la misère d’Haïti, cela a duré plus d’une heure et mes bienfaiteurs furent contraints de m’attendre pour le diner. A leur grande stupéfaction, je n’ai pas goute au vin, ni touché aux mets… je me souviens seulement avoir déclaré :

‘’Aujourd’hui est mon jour de naissance’’.

M. Gédéon a tenu a me corriger, croyant que je faisais allusion a mon anniversaire, mais il s’était trompé, car c’était mon tout premier anniversaire, je venais a peine de naitre.

Le lendemain, je n’ai pas attendu que madame requiert mes services, je m’étais constitué en homme a tout faire de la maison. Mais, son grand cœur l’empêchait de faire de moi son domestique, elle voulait que je gagne honorablement ma vie, voila pourquoi, elle m’a référé a M. Boisrond, un autre haïtien, qui au bout de longues années de dures labeurs s’est retraité mais qui vivait des revenues de son salon de coiffure.

J’avais pour responsabilité de nettoyer le salon et de gérer le dépôt de fournitures, donc rasoirs, alcool, brosses, peignes, poudre… étaient sous ma responsabilité. Ce travail me rapportait plus de vingt dollars par jour et en cinq ans, il m’a permis de construire une maison a ma femme, lui offrir une épicerie et permettre a ma fille de fréquenter une prestigieuse école.

Je n’ai pas vu les jours passés, je me suis fixe financièrement, sans un jour penser à régulariser mon statut d’immigrant.

Le 13 décembre 1998, j’ai assisté au lynchage d’une cubaine par des descendants du Ku Klux Klan, cela m’a révolté, j’ai fait équipe avec d’autres témoins et on a manifesté pacifiquement pendant des heures, j’ai plaidé en faveur des gens de couleur aux micros de journalistes et dans les différents journaux télévisé de 7 : 00 p.m., je fus la grande vedette, car on ne pouvait me rater sur un petit écran. J’étais le héros, le seul brave qui a su porter la parole en faveur d’une opprimée.

Un mois plus tard, deux jeunes haïtiens furent incarcérés, accusés a tord d’avoir assassiné un mineur blanc. De loin, on pouvait odorer le racisme dans l’affaire et je n’allais pas laisser passer une telle occasion pour laisser le Martin Luther King qui vit en moi sommeiller. Je suis monté au créneau, ma voix a été entendue et les gosses ont été libérés après un simulacre de jugement. J’ai été les accueillir sur le pas du tribunal, ignorant que je serais, moi aussi accueilli par les forces de l’ordre pour lesquelles, j’étais une sorte d’énigme, d’extra-terrestre même, car mon nom ne figurait sur aucun registre, je n’étais fiché nulle part, pourtant, je me mêlais de mille et une choses qui ne me concernaient pas directement.

J’ai été appréhendé, déporté sans autre forme de procès vers Haïti ou j’ai retrouvé une famille déçue, qui m’a littéralement rejeté. J’ai du me refugier dans les rues de la capitale, ou les galeries de magasins me servirent d’asiles. Le 21 mai 2008, j’ai été renversé par une camionnette, j’ai rendu l’âme sur le champ. Puisqu’il n’y avait plus de place dans la morgue de l’hôpital de l’université d’état d’Haïti, mon nom fut ajouté sur la liste des ‘’indigents’’ et le jour suivant mon corps fut inhumé.

Vous voyez mon parcours et je sens que vous me voyez d’un mauvais œil. Je demande pardon a Dieu qui m’a délivré de ma terrible situation pour me faire évoluer vers une vie meilleure, mais je le maudis de m’avoir laissé apprendre l’anglais, car n’était-ce ma compréhension de la langue de Shakespeare je n’aurais jamais défendu aucune cause et je serais bien vivant.

D’aucuns m’appelaient Tony, Frère Tony et vous ?

Texte de Richarson Dorvil

La bibliothèque

Si certains gardent au fond de leurs pensées de merveilleux souvenirs d’enfance au point d’attirer la jalousie de bien d’autres en les narrant, ils ne peuvent effleurer ceux de Jean Marc Dubois, car il est difficile de retracer un enfant qui fut aussi bien encadré, choyé que ce dernier.

S’il fallait décerner des certificats de mérite aux parents qui ont consenti à d’inimaginables sacrifices pour élever leurs mômes, le révérend Dubois et sa femme seraient, certainement, du lot des premiers à être honorés. Ils rêvaient de mettre au monde beaucoup d’enfants, la providence ne leur en a accordé qu’un seul, Jean Marc, qu’ils ont comblé d’amour, d’affection et à qui rien n’a jamais manqué. Le garnement reçut de ses parents une éducation irréprochable et à travers les meilleures écoles de la capitale il s’est dressé une instruction qui frôlait la perfection.

En 2003, âgé de vingt-deux ans, Jean Marc décroche une licence à l’École Normale Supérieure et prépare une maîtrise en Belles-Lettres. C’était la fierté du couple Dubois, qui chérissait la satisfaction du devoir accompli. Au morne calvaire, où il habitait, Jean Marc était un modèle, une référence, l’icône de la jeunesse. Dans les écoles où il partageait son savoir, sa renommée avait déjà atteint son apogée… certains collègues ne se gênaient nullement pour venir l’auditionner passer en revue les grands courants littéraires du dix-huitième siècle. Par la magie de son verbe, il ressuscitait Rousseau aussi bien que Vilaire. La seule faute de ses parents était de ne pas l’avoir  nommé ‘’Parfait’’ ou ‘’Astre Brillant’’.

Un an plus tard, la vie de notre jeune étalon allait aborder un certain tournant inattendu et assez délicat. Il fut invité à cautionner sa présence à titre de maître de cérémonie, à une clôture de jeu de correspondance, tenue à la villa Dambreville, sur la route de Kenscoff. Il éclipsa tous ceux qui prirent la parole, son art oratoire étant au-dessus de ceux de la communauté associés. Les mots les plus suaves ont échappé de ses lèvres jusqu’à pénétrer les cœurs d’airain.

Au terme de la présentation, un buffet fut offert et tous les regards confluaient sur cette étoile qui brillait au point de concurrencer Rigel et Bételgeuse. Après avoir salué quelques connaissances, il s’apprêtait à partir retrouver les siens, car le soir commençait par afficher le deuil à l’horizon.

Au seuil de la villa, il fut accroché par Liline, sans nul doute, ce que Dieu a créé de plus extraordinaire dans la morphologie. Des merveilles, il en avait vu et connu des myriades mais là, il lui était impossible de croire que la plèbe haïtienne pouvait engendrer aussi splendide créature. Avant que la beauté eut prononcé le moindre mot, sa grâce, sa classe, la magie de son sourire, sa démarche mystérieuse, sa singulière attitude avaient déjà fait de Jean Marc, son captif, le pauvre était déjà soumis à ses moindres désirs.

Toute sa vie,  gâté par l’affection maternelle, attaché à ses bouquins, le jeune avait certainement déjà expérimenté l’amour, touché au fruit défendu, mais Liline, issue d’une famille de la classe moyenne, traumatisée dès ses douze ans par un viol collectif, réalisé par des proches de son père, avec, selon les dires de certains, la complicité de ce dernier, n’était pas un personnage ordinaire, elle avait un passé plutôt macabre. Après avoir vécu l’enfer d’être abusée, elle fut contrainte de quitter  la demeure familiale pour regagner une pension où elle reçut  une bonne formation mais  du même coup, épouser tous les vices du monde.

A dix-huit ans, elle était déjà une lesbienne, droguée, prostituée accomplie. Elle avait même déjà trempé ses mains dans le sang d’une innocente compagne de chambre, mais son savoir-faire l’avait ombrée de tout doute. Cette merveille de femme que tout homme digne du nom désirait, était dans le fond, une réincarnation du diable qui avait, sans nul doute, déjà décroché un doctorat dans l’art de caresser, une maîtrise comme ensorceleuse et  allait porter le joyau sur un autre plateau….
Pauvre Jean Marc, la madone qu’il venait de rencontrer, spécialiste dans l’apprivoisement allait user des moyens les plus forts pour dompter son cœur et ses méninges, livrés à sa merci, jusqu’à  faire du luron, un éternel assoiffé de caresses, un obsédé sexuel et en devenir sa maîtresse incontestée.

Depuis, l’adorable et paisible prince du morne calvaire n’était plus le même, il cheminait vers on ne sait quelle destination, mais il cheminait à grande vitesse. Tout à coup, à ses yeux l’église était devenue abjecte ; délaissées furent les routes qui le conduisaient à la faculté pour arpenter des sentiers menant à de crasseux motels. Les heures qu’il comblait, jadis, en faisant rêver les élèves de terminale avec les chefs-d’œuvre littéraires d’antan devinrent des heures d’extase continue à la faveur de quelques joints de cannabis et à l’occasion de produits bien plus forts et toxiques.  Les Dubois tentèrent en vain de sauver leur monogène en chute libre, mais la démoniaque avait déjà fait captif ce faible et naïf esprit dans une cage indestructible.
D’un joint à un autre, Jean Marc est passé à des substances plus fortes, dont la cocaïne et l’héroïne, de jour en jour. Plusieurs mois s’écoulèrent et son cas alla de mal en pis. La drogue étiola son mental et la bombe sexuelle affaiblit son physique. Fauché, il ne put s’approvisionner en ses substances destructrices  et devint extrêmement violent. Enchaîné, esclave impuissant, le jeune était prêt à tout pour se procurer de l‘argent dans le but de se payer ce qui peut selon lui le faire rêver, planer.  La sulfureuse Liline, animée par tous les esprits maléfiques, conscient de la faiblesse de sa proie vint à son chevet et lui tint parole en ces mots :
‘’ Mon chéri, cesse de tergiverser, il y a toujours une solution pour les esprits fertiles, dont les nôtres. Nous ne sommes pas nés de la dernière pluie et Dieu sait que nos techniques ne datent de la période antédiluvienne, nous allons nous amasser un peu d’argent et rapidement sortir d’un coup de baguette de notre pétrin.  Nous n’allons causer d’ennuis à quiconque, en gens avisés nous allons enlever une ou deux personnes fortunées et tu verras nos poches seront remplies, nos déboires finies, nos mains lavées, nous repartirons à zéro. Pourquoi nous contenter de cette infernale vie, tandis que nous pouvons nous offrir le luxe de n’importe quel château. Ne sois plus paniqué, j’ai des connexions, nous serons aidés !’’
Dénué de toute lucidité, Jean Marc acquiesça sans mot dire, voire imaginer les conséquences d’une telle entreprise. Un, deux, trois coups réussis, la machine infernale du kidnapping ne pouvait plus s’arrêter. Ils ne voyaient aucun mal dans leurs actes diaboliques, mais croyaient user de leur intelligence pour gagner leur pain.
Au début de l’an 2005, l’équipe enleva une religieuse sexagénaire et sollicita une forte rançon pour la libérer. Ligotée, maltraitée, la pauvre souffrait atrocement, mais tenait, malgré tout, le coup. En bon sentinelle, Jean Marc montait la garde, tandis que ses acolytes cherchaient d’autres proies. Une macabre pensée lui vint en tête et Jean Marc allait commettre la gaffe de sa vie, sauter une none ! Expérience unique disait-il ! Occasion à ne pas rater ! Combien ont déjà eu la chance de se faire une religieuse ?  Sans autre forme de procès, il mit son cynique plan à exécution. Un hymen protégé depuis plus de soixante ans, souillé, abusé en quelques minutes. L’acte posé avec rapidité s’est révélé brutal et a provoqué pas mal de douleurs. Les sanglots de la vieille étaient semblables à ceux d’un porc poignardé et elle ne put s’empêcher de gémir. Des riverains alertés par les cris vinrent sur les lieux et constatèrent l’horreur qui se déroulait à quelques mètres de leurs domiciles respectifs. Seul sur les lieux, Jean Marc fut donc le seul incarcéré.
Au terme de trois mois, il fut jugé et condamné à la réclusion à perpétuité dans l’enfer du pénitencier national. Voilà dix jours qu’il reçut la visite de sa tante Madeleine, la sœur ainée de sa mère, qu’il n’a jamais connu, qui venait de passer les quarante dernières années dans un couvent et qui, en revenant au bercail pour rebâtir le pont familial,  a été enlevée, violée par qui vous savez. En dépit du grillage qui servit de frontières entre eux, le détenu fut contraint de fixer son regard vers le sol, l’ignominie, les remords de toutes sortes l’ayant conquis… Il tenta vainement de prononcer quelques mots d’excuses, mais sa situation était si horrible qu’il resta muet, contre lui-même.
Tante Madeleine, abusée, mais tellement humaine et animée de l’esprit d’en-haut s’adressa à Jean Marc en ces mots :
‘’ Mon neveu adoré, je suis ici pour te présenter mes excuses, car je t’ai causé un grand tord en m’éloignant de mon Haïti, de ma famille, ce  qui t’a privé de mon affection, de mon amour de tante. Je fléchis les genoux  devant la majesté de ta beauté pour implorer ton pardon. J’ai passé environ deux jours à faire les boutiques de Rome pour te trouver le plus beau des présents, malheureusement je n’ai pu me payer ce qui me paraissait le plus beau, mais je t’ai apporté ce qu’il y avait mieux…  je t’ai acheté toute une bibliothèque, contenant des livres de poésies, d’histoire, de géographie, de médecine… De quoi t’aider à meubler ton esprit, à guider tes pas. Je dois te laisser cher neveu, car les labeurs du Seigneur m’appellent, je te remercie d’avoir accepté ma visite et surtout ce présent que je t’offre avec tout mon cœur. ‘’
Sous le grillage, elle glisse un livre, la Sainte Bible, dédiée à Jean Marc Dubois, accompagnée d’une pensée :
‘’ Si tes péchés sont aussi rouges que le cramoisi, il existe un homme, Dieu, qui puisse les rendre aussi blancs que la neige.’’
Ce matin, ce jeune criminel est passé de vie à trépas, les remords ont eu raison de lui. Ses péchés parait-il étaient trop rouges et ne pouvaient être blanchis.

Texte de Richarson Dorvil


La force de l’amour

La langue tranchée, les os brisés, le pénis charcuté… Des empreintes de larmes ont accompagné ces quelques mots qui devaient constituer un rapport médical. Point n’est besoin d’être Sherlock pour comprendre l’horreur à laquelle nous avons droit, horreur, dont l’atrocité  a empêché à un médecin de terminer son rapport et d’effondrer en sanglots.

A ses heures, le cœur humain peut atteindre un niveau de cruauté que l’esprit du plus grand génie, qui ait jamais foulé le sol terrestre, n’est en mesure d’imaginer.

Le 1er décembre 1987, un homme vient d’être martyrisé, un homme vient d’être lâchement mutilé. De quoi fut-il accusé ? De quoi fut-il coupable ? Importe peu ! Nul ne mérite de souffrir autant, nul ne mérite une fin aussi exécrable.

Loin d’être fictive, cette histoire, je l’ai vécue ! Il m’a pris du temps pour la comprendre, trop longtemps pour la narrer, mais elle a marqué mon enfance, dans une certaine mesure traumatisé mon esprit d’adolescent.

Fermathe, c’est bien le quartier qui m’a vu naître et grandir… Si aujourd’hui, il est fort peuplé et enlaidi, autrefois, il jouissait de la réputation de quartier huppé et aux jours présents, les ruines de sa luxuriance, les lambeaux de son atmosphère paradisiaque peuvent encore plaider en sa faveur.

A la nature de cette zone, perchée sur les hauteurs de Port-au-Prince, qui d’ordinaire, assiste aux romances éternelles, aux flirts d’amoureux, aux ébats sexuels… je me fais voix, pour vous conter ce dont elle n’a jamais souhaité être le témoin muet et impuissant.

Gérard Lafortune habitait à un pâté de maisons de la ruelle où j’ai été élevé ; sa famille qui appartenait aux plus opulentes de la république était fort respectée pour sa contribution au développement de la communauté et crainte pour ses liens avec les résidents du palais national. La richesse de ce sieur, qui à mes yeux réincarnait Crésus, était devancée par ses deux principaux défauts :

M. Lafortune était animé d’une jalousie qui frôlait la folie… Sa fille de dix-sept ans, Julie, dont la beauté rapprochait de celle de Néfertiti était l’un de ses plus grands soucis, il refusait d’imaginer qu’un jour elle commencerait à éprouver des sentiments et désirerait offrir son cœur à l’homme selon ses rêves. Raison pour laquelle, il l’a coincée derrière des murs et des barrières un peu trop élevés, une véritable réplique du Goulag.

Autres parts, il était un amant de chair fraîche, il guettait à tout bout de champs les pucelles, particulièrement, celles qui appartenaient à la plèbe, peut-être par amour pour l’odeur du palma Christi qui se dégageait le long de leurs tempes ou encore celle du gros savon avec lequel elles se baignaient, la dureté de leur corps, rudoyé par les travaux des champs.

Même si la clameur publique ne l’avait pas dénoncé, point n’est besoin de vous dire que notre bon vieux Gérard, qui se voulait coq du quartier attisait la jalousie, voire la haine de nombreux qui, par faute de moyens, ont assisté au partage des caresses, qui leurs sont dues, de leur âme-soeur avec ce dernier, aux flirts sans lendemain de leur soeur, fille, proche avec notre même homme.

En se faisant armure et cuirasse du cœur de Julie contre les flèches d’éventuels courtisans du quartier, des ennemis envahisseurs, Gérard avait tord de négliger les flèches qui pouvaient être lancées de sa propre demeure.

Julie, dont l’horizon était limité ne pouvait s’offrir en spectacle que peu d’images, dont celles qui défilaient dans la cour de sa prison, images qu’elle captait à partir de la fenêtre de sa chambre. Deux fois par jour, cinq heures le matin et six heures le soir l’émission préférée de cette jeune et belle blanche était diffusée et elle ne la ratait jamais : Les bains du gardien de la maison, Maxo. Dissimulée derrière un rideau, elle se trouvait en première loge et pouvait contempler avec intenses désirs l’impressionnant physique de ce serviteur peu loquace, qui l’a vue naitre et père de Mamoune, sa seule amie, qu’elle n’a pas vue depuis plus de dix-huit mois.

A force de rêver d’amour, de sexe… par un de ces soirs d’été, Julie décida de briser la glace de la réalité, de franchir les frontières de l’interdit, de goûter enfin à ce qu’elle a trop longtemps lu. Maxo s’apprêtait à regagner son lit quand il fut accroché par la dulcinée qui déposa un baiser sur ses grosses lèvres, un baiser vite interrompu, par la fuite de la tendre Julie qui venait de réaliser son premier contact physique avec un homme.

Ce baiser, réalisé à la va-vite a été plus qu’un déclencheur, car Julie allait tout simplement exploser. Tous les soirs, elle se sauvait par la fenêtre pour offrir à son corps les plaisirs sexuels les plus inimaginables… Dans les toilettes, les multiples coins de la cour, contre un tronc d’arbre ou un mur, à même le sol… Tous les endroits lui servaient de nid d’amour et elle s’en donnait à cœur joie, jusqu’ au jour où elle décida de ne plus faire l’amour à Maxo.

Maxo, qui ne posait jamais de question, qui s’est toujours révélé un robot, un simple exécutant constata la fin subite de son idylle, mais resta coi. Deux mois s’écoulèrent et la cause de l’abandon de ce serviteur, « serviteur » à tous les niveaux allait luire au grand jour. Le médecin de famille qui auscultait régulièrement la jeune et adorable Julie annonça avec embarras au couple Lafortune que leur fille est enceinte, nouvelle que les parents confirmèrent avec Julie, qui sans penser aux répercussions d’une telle situation leur raconta toute l’aventure.

Les Lafortune gardèrent le secret au frais, contraignirent Julie à avorter et à laisser expressément le pays pour l’Angleterre afin d’étudier la Diplomatie.  Huit jours plus tard, notre étalon Maxo est sorti acheter des restes à l’abattoir pour satisfaire le palais de Médor, le chien de la maison pour ne plus jamais revenir. Enlevé par cinq hommes encagoulés, il fut conduit près d’une ravine, Boucan, où il fut démoli.  Malgré les atrocités dont il fut l’objet, il finit par identifier l’un de ses agresseurs et trouver le courage de lui reprocher d’avoir gâché la vie de sa fille Mamoune, qu’il avait engrossé au cours de ses exploits.  Il avait reconnu la silhouette de son maître et un sécateur se révéla idéal pour mettre fin à ce discours trop révélateur.

Cinq longues années passèrent à l’horloge du temps et cet acte barbare ne devint qu’un lointain souvenir et Maxo un oublié par la grande majorité, sauf par Julie, qui revient d’Europe avec l’envie de retrouver son amant.  A ses premières interrogations, la gifle de son père se fit réponse… mais Julie n’était plus la fille à papa, mais une femme libre d’esprit.  Sur son insistance, son père fut contraint de lui lancer les quatre vérités de l’acerbe fin de Maxo.  Abattue, émue, elle demeura muette pendant plus d’un mois.  Elle perdit l’envie de vivre, regretta d’avoir appartenue à une famille où le choix d’un amant se définissait par les situations socio-économiques.

Quelques mois passèrent et Julie tentait de retrouver sa paix.  Elle se rendit à Jacmel, où elle s’amusait à se promener le long de quelques plages de rêve.  Pendant son séjour dans la métropole du sud-est, ses parents furent assassinés dans des conditions identiques à celles de l’homme selon son cœur.

Fut-elle l’auteur intellectuel de tels assassinats, Dieu seul sait. Toutefois, elle hérita une richesse qu’elle partagea à parts égales avec Mamoune, sa seule amie, sa belle-mère, sa belle-fille également… à qui elle jugea qu’une part de cette fortune revenait de droit.

Texte de Richarson Dorvil

Le dernier combat

En 1957, le docteur François Duvalier accède à la magistrature suprême de l’état haïtien. Anthropologue de profession, il lui fut facile de convaincre l’esprit et le cœur de bon nombre de ses concitoyens, dont le triste quotidien ne lui était inconnu. Ceux qui lui ont refusé leur cœur ont hérité son austérité, son cynisme. Les rares qui n’ont pris la fuite vers des destinations inconnues n’ont pu voir le soleil luire longtemps. Ils sont retournés  à leur état initial, la poussière.

Après quatorze ans de dictature, la cellule, divine ou diabolique qui était en lui, lui faussa compagnie pour regagner sa source. Avant de faire le grand pas, il remit les destinées de la première République Noire Indépendante du monde entre les mains de son fils, Jean Claude, un jeune de dix huit ans, naïf et inexpérimenté, dit-on, qui devait encore se trouver sur les bancs de l’école. Toutefois, il l’entoura de  multiples gorilles instruits et de plusieurs centaines de milliers de miliciens, d’attachés et d’espions.

Dans la catégorie des miliciens, le dénommé Piquant instaurait la terreur dans la périphérie de Kenscoff. Cet homme aux poignets d’acier, sans nul doute, cherchait à surpasser la cruauté d’Attila. Ses barbaries répétées lui ont assuré une réputation digne de celle des cerbères de l’enfer. On relate sa participation aux massacres de plusieurs centaines d’innocents, la dénonciation de nombreux de ses riverains, qu’il a conduit vers les salles de tortures… lui-même vantait certaines de ses horreurs, telles l’extraction, à l’aide de pince électrique, des dents de quelques individus, qu’il a jugé dangereux, indésirables, l’émasculation de Ti Bòb, qui a osé courtiser sa fille, Rita.

Parmi ses innombrables victimes, Marcellus demeure celui qui a bu la plus grande part de la coupe amère. De quels méfaits était – il coupable ? Ses parents décédés, lui avaient légué deux carreaux de terre et le puissant Piquant voulait en faire son bien. Dans sa résistance, il fut l’objet de multiples et injustes emprisonnements, bastonnades, de souffrances, que le messie lui–même n’a connu sur le chemin du Calvaire. Tandis qu’il croupissait au fond d’un cachot, son épouse fut décapitée, sa fille, battue, violée par une horde de malfrats commandée par son bourreau, sans foi, ni loi. Sorti de prison, il se rendit compte que longtemps déjà, la justice a été ensevelie et qu’il devait choisir entre la propriété, sa vie et celle de sa fille, devenue suicidaire.

Après avoir conduit vers le sépulcre la dépouille de sa femme, emportée par la tempête de l’avarice, il choisit de baisser pavillon en s’exilant à Séguin, commune de Jacmel. Le rêve de Piquant venait de se concrétiser, l’obstacle n’était plus, il avait prit possession de l’héritage de Marcellus. Dans les péristyles des montagnes où il s’était retranché, il tenta en vain d’éliminer celui qui l’avait dépouillé, martyrisé. Mais les démons eux – mêmes étaient effrayés par le tortionnaire, tristement célèbre. La sorcellerie ne pouvait l’atteindre.

Au cours des années suivantes le mal s’établit en maître sur Haïti, qui vit disparaître la fine fleur de sa jeunesse, la quintessence de sa classe intellectuelle. Tandis que les ‘’tontons macoutes’’ s’enivraient dans le sang des étudiants, expédiaient vers les charniers de titanyens, les cadavres des journalistes et se faisaient encore les pauvres et muettes pucelles, proies faciles et soumises ; la nation qui paraissait endormie, n’était en fait que la parfaite réplique du Vésuve et le 7 février 1986, l’éruption a lieu.

En ce jour de révolte, le peuple haïtien, meurtri par plus d’un quart de siècle de douleurs, de souffrances inhumaines, d’abus manifesta une furie semblable à celle de nos pères au bois – caïman, voilà déjà quelques siècles. Les seigneurs d’autrefois étaient confrontés au revers de la médaille et seuls les plus véloces, dont notre fameux Piquant,  ne furent consumés par les larves. Les sans voix, les oubliés de la patrie qui avaient connu toutes sortes de persécutions, qui furent contraints de prendre le large allaient réintégrer la société, recouvrer leur liberté, regagner leurs demeures, jadis, occupées par les hommes de main de son excellence, baby doc.

A l’instar des autres, Marcellus avait regagné Kenscoff, qui lui manquait tellement. Mais l’homme qui était revenu des montagnes n’était plus le paisible cultivateur, mais un zélé activiste politique, qui espérait faire revivre sa femme, racheter l’honneur de sa fille par l’effusion du sang de son oppresseur.

En 1990, le vent de la démocratie souffle sur le pays et le train des partisans du jeune prêtre des pauvres, Jean Bertrand Aristide semble emprunter les rails conduisant à la paix, la justice et l’union. Sur les hauteurs de la capitale,  Marcellus brille comme étant le plus actif des adeptes de la nouvelle tendance. D’autres parts, croyant que le temps avait effacé les empreintes de ses méfaits, le cynique qui avait pris le maquis, commença timidement par revenir à la circulation. Le 8 janvier 1991, à la faveur d’un coup d’état raté du docteur Roger Lafontant, Marcellus décida de donner une leçon à monseigneur Piquant, lui permettre de goûter à son tour la saveur de l’absinthe. Accroché par un groupe de militants aux abords de la chapelle  saint Nicolas, il fut malmené et abandonné au sol pour mort. La raclée fut si bien administrée qu’il perdit l’usage de ses membres pendant plusieurs mois. Plusieurs riverains se sentirent soulagés en le voyant gémir dans les coins de rues, attendant qu’un passant lui fasse l’aumône.

Au fil des ans, beaucoup d’évènements survinrent et les dés n’étaient plus les mêmes sur l’échiquier politique. Des compromissions, des changements d’itinéraires, le plagiat des graves fautes d’antan, les exécutions d’innocents, la corruption des nouveaux dirigeants  ont rendu perplexe, déçu Marcellus…Réaliste même, au point de se rendre compte que nul ne sauvera Haïti, du fossé où il se trouve, sinon l’union de ses enfants.

Le 7 février 2006, déjà vingt ans depuis que le pays du militant Marcellus patauge dans la boue de la honte. Cette date coïncide avec celle des joutes électorales, déterminantes, dit-on, pour la résurrection d’une Haïti, assassinée par ses propres rejetons. Il sortit de chez lui et décida d’accorder son vote au seul parti politique crédible du moment, celui de l’amour… Il chemine au carrefour où mendiait Piquant, il le releva et l’invita à partager son toit, sa propriété ; Dorénavant, ils l’ensemenceront, la récolteront ensemble… Finies leurs luttes, ils essuient le tableau des dommages collatéraux subis,  ils repartent à zéro, ils sont engagés dans une autre bataille, plus grande, plus importante, leur dernier combat, sauver leur Haïti chérie.

Texte de Richarson Dorvil


Juste par amour pour vous

Dans le luxe étincelant du bureau du ministre des affaires étrangères, le jeune excellence, furieux,  exprime son amertume à son chef de cabinet…


‘’ A mon arrivée ce matin, j’ai aperçu dans la cour la silhouette d’une folle, couverte de boutons, dont la laideur et la maigreur laissent à désirer, le type de personnage qu’on ne rencontre que dans les films d’horreurs, mais qui, dans la  réalité ne devraient qu’être éliminés. Depuis, je n’éprouve qu’une envie de régurgiter. Si je savais que mes yeux allaient mirer pareille erreur de la nature, j’aurais imploré tous les saints afin qu’ils me rendent aveugles. Sur ce, j’interdis formellement que cette dame, cette folle circule dans l’aire de cet édifice ! Je ne le redirai pas, que cet ordre soit transmis à tous. En aucun cas, je ne veux que la présence de cette énergumène vienne me gâcher une autre journée !’’

Sans mot dire, le chef de cabinet se retire et fait passer le message, toutefois, on pouvait remarquer sur son visage un certain air de sollicitude, de condescendance même, car en dépit du portrait exécrable et  lamentable du sujet en question, quelque chose le traversait et lui susurrait : ‘’Peu importe notre couleur, notre position, nos conditions de santé, nous sommes semblables, humains !’’

Deux semaines passèrent et l’étrange et sale dame avait disparu de la circulation, mais un triste évènement survint, le ministre et ses quatre frères et sœurs moururent empoisonnés. Consternation, désolation, c’est ce qu’on pouvait lire sur le visage de tous proches de la famille et même la grande foule qui avait appris l’effroyable nouvelle par le biais de la presse. Ingénieur, médecin, juriste, architecte et diplomate… voilà la panoplie de sciences qu’Haïti venait de perdre en une journée, au terme d’un dîner de famille.

Femme de cuisine, garçon de cour, intendant furent suspectés et placés sous les verrous pour un crime aussi exécrable, le temps que la vérité jaillisse de l’enquête de la police. Moline, qui, quotidiennement, servait le café au feu ministre et qui lui administrait en même temps son traitement favori, sa matinale fellation est la dernière à avoir constaté le désarroi sur le visage de son patron et en a tenu mot à l’inspecteur Mabial, qui s’est vite rendu dans le bureau de ce dernier pour jeter un coup d’œil. Dans un tiroir, jusque là fermé, se trouvaient deux courriers, ainsi adressés :

DE SABINE A SON EXCELLENCE  M. GERARD LERICHE.

DE GERARD  A …

Le premier contenait une lettre ainsi rédigée :
‘’Mon cher Gérard, je me permets de t’adresser ces quelques lignes, j’espère que tu me feras l’honneur de les lire, bien que je sache qu’elles soient indignes de tes yeux. Je m’excuse pour toutes les fois que tu m’as vue dans les parages de ton bureau ou de ta maison, tout comme je l’ai fait pour tes frangins, ce n’était nullement pour vous ennuyer, effrayer, mais juste parce que je me plaisais à vous contempler, vous cinq que j’ai toujours aimé et que je ne cesserai jamais d’aimer.

Aujourd’hui, je n’ai point honte de me présenter à toi car je suis une femme fière et noble. Pour ton honneur et celui de Maryse, Guy, Martine et Bernard, je ne me suis jamais présentée à quiconque au nom de LERICHE, parce que ce serait une insulte qu’une salope de mon rang soit de même souche que d’aussi éminents fleurons de l’intellect haïtien.

Quand nos parents ont péri, nous avions failli les suivre car la faim avait terni notre existence, tu t’en souviens j’espère, bien que tu n’avais que six ans, ainée, je ne suis pas restée là inactive et nous regarder crever, je me suis débrouillée en offrant ma virginité,  le charme unique et la beauté singulière de mon corps au brutal Gros Joe qui m’a donnée quelques pièces en retour à quoi nous devons la vie. Depuis, je me suis prostituée à tous les directeurs et cadres d’entreprises pour vous nourrir et vous instruire… l’entrée de ta sœur cadette à l’université a coïncidé à un tragique tournant de mon existence, le déclin de mon physique. Moins belle et abusée, j’ai dû faire plusieurs pas dans l’échelle sociale pour satisfaire à une autre catégorie de seigneurs. Quand toi, tu as intégré l’INAGHEI pour faire tes études en diplomatie, j’avais déjà perdu la crème de ma jeunesse, l’essence de ma corpulence, le miel de mon intimité. Là encore, j’ai dû descendre de quelques marches pour me retrouver dans l’univers des lesbiennes, des sados masochistes  et des animaux. Mon frère, des bites, j’en ai connu de toutes les tailles, des odeurs nausées abondes, j’en ai odoré, des humiliations, j’en ai supporté. De toutes les femmes, aujourd’hui, je suis la plus heureuse et la plus grande. Je jouis du bonheur d’avoir mené une vie exceptionnelle et j’en rends grâces au ciel. Le but de cette lettre n’était nullement de te faire le tableau de mon passé, mais pour te parler de mon  présent. Comme tu as pu le constater, malheureusement, je ne suis plus désirable, belle à contempler… j’ai peine à me rappeler la dernière fois que j’ai goûté un morceau de pain et me suis faite une bonne toilette, l’eau des égouts où je demeure ne convient pas vraiment à ce genre d’usage, je t’écris pour te tirer ma révérence, car je m’en vais, ma mission a prit fin. Tu salueras les autres de ma part et surtout mes treize neveux et nièces qui, heureusement, n’ont jamais eu le malheur de me connaître.

Mon frère chéri, Adieu !


Sabine la prostituée.’’

Le second contenait également une lettre ainsi rédigée :

‘’Madame Sabine LERICHE, je me contrains à vous vouvoyer parce que vous êtes grande et le méritez. Voilà trente-quatre ans depuis que je mène une vie de rêve, je m’offre tout ce que l’or peut acquérir, mais pas un jour je n’ai agi en homme, car j’ai toujours nié la main qui m’a nourri, instruit, vous !

Ce que vous avez fait de votre vie n’est pas moins signifiant  que l’acte posé par le Christ au Golgotha, vous avez sacrifié tout ce qui pouvait faire de vous une reine pour faire de nous des princes et princesses. En retour, nous vous avons méprisé et ne vous avons jamais tendu la main. Cruels, ingrats… aucun qualificatif ne nous convient.

Ce matin, je vous écris ces quelques lignes pour vous aviser que nos jours touchent à leur fin aussi, car la seule façon de nous racheter est de passer vers l’autre côté de la médaille, si je puis me référer à une parole que j’ai toujours jugée vaine :

‘’Le salaire du péché c’est la mort !’’

En temps et lieu, j’informerai les autres de ma décision et soyez assurée que même emporté par la cigüe, le Dieu en qui je n’ai jamais cru m’accordera un brin de force afin que je trouve le courage de leur expliquer le mal dont nous sommes coupables et la grandeur de votre âme, si nous sommes riches de nom, nous sommes pauvres de personnalité.

Adieu ma sœur chérie, Je vous aime !

Gérard le Pauvre.’’

Texte  de Richarson Dorvil

Boomerang

La tempête tropicale Jeanne, qui a touché les cotes de la caraïbe au cours du mois de septembre 2004 a été un véritable bourreau pour certaines villes haïtiennes, particulièrement, Gonaïves, dépassée, terrassée par les caprices inattendues et inévitables de la nature.

Incroyable mais vrai, la légendaire cité de l’indépendance, où nos aïeux ont écrit les plus belles pages de l’histoire des negres du monde,  défiant la cruauté et l’arrogance des puissances de l’Europe, a été assujettie par l’eau et la boue.

Résultat de la mauvaise gestion de l’environnement, punition infligée par Dieu ou encore effet des malédictions prononcées contre cette ville révolutionnaire, qui a chassé plus d’un seigneur ? Nul ne le sait ! Mais tous, nous savons que sa faune et sa flore ont disparu, que sa luxuriance n’est plus, que ses entrailles éprouvent encore d’atroces souffrances, car elle a vu périr un nombre incalculable de ses rejetons, que ceux qui y vivent, survivent aujourd’hui, sont traumatisés.

Dieubon, dont, le sauvage  tempérament et les brutes manières font la parfaite réplique de l’homme des cavernes, le plus pur produit de la jungle est l’un des rescapés de cette tragédie sans précédent. Si une naissance ou un décès peut  changer un cœur de pierre en un cœur de chair, cette terrible expérience n’a fait qu’endurcir celui de ce dernier qui avait en horreur tout ce qui avait trait a l’être humain et  la divinité.

Bizarre, direz-vous ! Comment un homme peut-il être en guerre contre le règne auquel il appartient et la force qui l’a créé ? De toute sa vie, Dieubon n’a jamais connu de femme, il a toujours vécu dans la solitude de sa bicoque, pour la simple et bonne raison qu’il voulait faire don de  son cœur  à mademoiselle Cécile  Joubert, qui habitait le quartier huppé de Passerene et qui de son côté n’éprouvait aucun sentiment, sinon le respect pour ce lugubre citoyen aux macabres pensées.

Cahin caha, la vie reprenait ses droits aux Gonaïves, bien que l’horreur demeura ancrée dans la mémoire des survivants. Sur les trottoirs de l’avenue de la liberté, on pouvait voir se dresser plusieurs tréteaux de commerçants, dont celui de Dieubon sur lequel étaient  étalés des côtelettes de porcs, des gigots de cabris, recouverts par un essaim de mouches. Si cet individu, sans foi ni loi portait en lui tous les défauts du monde, on lui doit la qualité de s’être toujours avéré  un bon gestionnaire. Son minuscule commerce, agrandi, il ouvrit une épicerie, qui vite se transformera en restaurant populaire ‘’Chen janbe’’,  pour connaître une ultime transformation, ‘’Dieubon bric à brac.’’

En janvier 2007, sous son matelas (si on peut l’appeler ainsi), on pouvait compter plusieurs milliers de dollars, qu’il se plaisait à compter le soir venu. Cette fortune avait transformé Dieubon. Conscient de sa rapide ascension dans l’échelle sociale ; tout à coup l’environnement national lui paraissait de plus en plus coincé et d’autres désirs se manifestaient en lui, tel voyager vers le lointain, partir vers d’autres horizons, marcher sous d’autres cieux. Des Antilles néerlandaises aux françaises, Dieubon ne savait plus où manger, sommeiller, jusqu’au jour où il revint dans sa ville natale pour entreprendre une affaire bien plus lucrative, le transport illicite de passagers clandestins à bord d’un voilier, un ‘’kantè’’.

D’une bouche à une oreille, la nouvelle avait véhiculé, la ville était avisée, il n’était plus question de rester poireauter sur les ruines des Gonaïves, plus de larmes à verser pour les disparus, Dieubon venait sauver ceux qui le voulaient en leur accordant la possibilité de partir à la conquête d’un mieux-être à un prix dérisoire.

Le bétail, les parcelles de terrain étaient liquidés à  vils prix, car il fallait  compiler sept, huit mille dollars pour tenter de trouver une place sur ce voilier qui incarnait l’espoir, conduisait au bonheur. Cinq, six voyages réussis, Dieubon était devenu une référence incontournable et parmi ceux qu’il transportait.

Au début du mois d’avril, les affaires étaient juteuses car la ville entière voulait migrer vers le paradis, on pouvait même remarquer d’anciens fortunés, ruinés depuis près de trois ans, faire la queue dans l’espoir d’obtenir une place à bord, dont un personnage bien connu, un visage longtemps chéri, la ravissante Cécile Joubert, bien plus convoitée, désirée que les diamants de la couronne de l’empereur Faustin 1er.

Le 9 avril 2007, il était onze heures dans la soirée quand ‘’Le malfini’’ laissa les cotes artibonitiennes en direction de Providencial. Hasard ou non, le trajet qui ne devait durer que huit jours fut retardé en haute mer en raison des deux principales voiles du bateau déchirées par le vent, tragique tour de la nature. La destination du voilier, depuis cette catastrophe, était déterminée par les caprices du vent.  Au bout de douze jours de désespoirs, d’anxiétés, les réserves épuisées, la faim faisait rage à bord, le capitaine et son équipage seuls pouvaient s’offrir quotidiennement une portion de blé.

Lentement, tous les passagers passèrent de vie à trépas, comme une armée, loin de ses quartiers, vaincue par la disette,  sauf Cécile, qui dans sa douleur extrême plia ses genoux aux pieds du seigneur Dieubon pour lui solliciter une première et ultime faveur, quelques miettes de  son assiette, qui lui furent catégoriquement refusées. Tandis qu’elle gémissait, son  courtisan d’autrefois nourrissait des restes de son repas les poissons  de la mer avant de la jeter elle-même par-dessus bord. La belle Cécile qui avait fait rêver l’Artibonite n’a pas trouvé grâce aux yeux de Dieubon, voire atteindre les rives escomptées. Le 22 avril,  elle  n’était plus qu’un lointain souvenir, les délices de quelques requins.

Les prochains jours, la navigation devint de plus en plus difficile et Dieubon a failli connaitre un sort assez sombre car le vent avait encore frappé  et son bateau était bien trop amoché pour continuer sa dérive. Revenir sur la terre ferme était un rêve quasi-irréalisable, mais la vie  réserve tellement de surprises qu’assez souvent d’aucuns ont tord de se décourager. Loin de toute espérance, un navire de pêcheurs bahamiens naviguait dans les parages et arriva au moment le plus périlleux pour sauver le cynique, l’impitoyable individu.

Soigné, nourri par six pêcheurs, six sauveurs, Dieubon avait frôlé la mort, visité de son vivant son sépulcre, mais en est sorti intact. Partis depuis sept jours, ces pêcheurs qui allaient passer près d’un mois sur le navire s’ennuyaient déjà de l’absence de leurs femmes et concubines, laissées aux Bahamas. Au bout de quelques réflexions leur dévolu se jeta sur leur ‘’Moise’’. A défaut de ces beautés qui leur manquaient, ils s’étaient entendus pour se contenter des redondantes fesses de monsieur Dieubon.

Misère, calamité, le tout-puissant Dieubon était réduit à sa plus simple expression, outil sexuel de quelques bis en rut, qui se payaient, défonçaient à volonté son cul. Trois longues semaines d’orgies, de partouzes infinies avaient décrépi le gonaïvien, qui, jadis, était d’une corpulence athlétique.

Au jour de leur retour, les pêcheurs bahamiens, sauveurs de Dieubon étaient rassasiés de leur partenaire de dernière heure, dont la présence ne pourrait, désormais, que causer des ennuis, il était devenu un colis embarrassant. Ce qui en restait fut jeté par-dessus bord pour le palais de quelques requins qui n’en demandaient pas mieux.

Le sang de Cécile n’a ruisselé que quelques jours sur les mains de Dieubon, qui a connu un sort moins brillant que cette beauté dont le cœur ne lui fut accordé, mais dont il a disposé comme bon lui a semblé du corps.

La vie est un boomerang, nos actions, les bonnes comme les mauvaises nous reviennent toujours, car quiconque sème le vent récolte la tempête.

Texte de Richarson Dorvil

La Maison De L’amour

Le calme des rues mortes de Turgeau est perturbé un soir de l’automne dernier par la lugubre mélodie d’une ambulance. Hâtivement, sur une civière, on transporte le père Carlos. Si secourir l’homme de Dieu a provoqué un véritable branle-bas, la précarité de sa santé a laissé toute une communauté dans l’inquiétude, le doute sur son avenir, lui, l’homme qui s’adonnait depuis des ans aux œuvres de bienfaisance, qui a su faire de sa demeure un orphelinat, ‘’la maison de l’amour’’, où il accueille des démunis âgés de 9 à 15 ans.

Aux urgences du plus grand centre hospitalier de Port-au-Prince, des spécialistes tentent l’impossible pour garder en vie le patient, mais au bout de dix-huit heures  d’efforts, le thanatos l’emporte sur la science, il a rendu l’âme.

La nouvelle de ce décès fut un véritable coup de foudre pour tous ceux qui ont de près ou de loin suivi à l’évolution du défunt, parti soudainement, laissant derrière lui, toute une population attristée, déboussolée. Jeunes et vieux, hommes et femmes pleuraient ce départ, car un astre venait de disparaitre de leur univers.

Une huitaine écoulée, le tragique, mais incontournable rendez-vous était fixé dans la chapelle du Sacré-Cœur, où nombreuses personnalités politiques, diplomatiques se sont joints à la grande foule pour faire leurs adieux au bon et regretté révérend.

Sur un fond sinistre, de cris, de soupirs, de larmoiements… les plus proches du père Carlos ont pris la parole afin d’immortaliser son image dans l’antre des esprits. De tous les beaux et élogieux discours, les trois suivants, les derniers ont retenu l’attention :

‘’Jusqu’au jour où Fonds-Verrettes, ma ville natale fut envahie par des vagues de boues, qui ont enterré ma demeure et les miens, j’ai vécu à l’ombre de cet homme qui m’a accueilli, instruit. Le présent deuil sera certainement plus long que celui que j’ai porté, voilà des ans, car c’est le départ d’un demi-dieu que nous saluons aujourd’hui. Il y a longtemps, on devait penser à le cloner, car seul un descendant direct de Jésus peut garder dans son for intérieur un aussi grand et bon cœur. Si pour nos amis musulmans, la vie d’un homme vaut le double de celle d’une femme, celle qui s’est éteinte voilà huit jours valait le centuple de celle des hommes les plus forts.’’

Jérôme s’effondre en sanglots et c’est Odmé, une vierge sexagénaire qui vient continuer cette série d’hommages…

‘’De toute ma vie, mon esprit n’a forniqué qu’avec Carlos, l’homme selon mon cœur. Que le ciel me pardonne, mais Dieu et Marie connaissent la force de l’amour et sauront me laver. Aujourd’hui, c’est la voix des veuves qui s’envole vers le mutisme, c’est le conseiller des veufs qui s’exile, c’est le grenier des orphelins, des pauvres qui est pillé et détruit. Si Carlos part pour l’enfer, que mes pas le suivent sans broncher, car où résidera un homme aussi droit, aussi pur, résidera le bonheur.’’

Le dernier personnage, âgé de 14 ans est un trapu, teint d’un noir foncé, aux grands yeux, on l’appelle Brizé en raison de son habileté à se battre. Sa férocité, sa brutalité le devancent de plusieurs kilomètres.

‘’Papi Carlos, comme il aimait être appelé, n’est plus et ma grande interrogation est qu’adviendra t-il de moi ? Nous sommes cent quatre-vingt enfants, ici présents à avoir mangé à sa table, dormi sous son toit, partagé ses joies et ses peines tous les jours… Sans l’ombre d’une fièvre, nous l’avions vu emmener aux urgences, pourtant ni vous ni les médecins soumis à l’ignorance ou au secret professionnel n’êtes en mesure de révéler la cause de son décès… Mais un homme est mort, voilà ce qui compte et comme il aimait le répéter : « La mort d’un homme c’est la mort de l’homme » !

Vous pardonnerez mon discours, mais je ne puis vous cacher la vérité qui est comparable à l’eau de la rivière qu’on ne peut empêcher de suivre son cours. Le père Carlos était gravement malade et il souffrait atrocement. Carlos, adieux le père, vivait avec un double cancer qui le rongeait, la pédophilie et la pédérasterie !!!

L’assistance, frappée par ce coup de massue est devenue muette. Finis les gémissements, le bruit du silence avait pris la relève.

Nous étions, cent quatre-vingt à la maison de l’amour et tous nous savions de ‘’quel bois’’ Carlos se chauffait. Tous les jours, il s’offrait à cœur joie notre innocence, nous étions ses cobayes sexuels.

Le regard hautain, trahi par quelques larmes, Brizé reprend son souffle et continue son discours.

Il y a huit jours, Carlos s’est payé mon cul toute une nuit. C’était mon treizième passage dans sa chambre. Après s’être rassasié, il m’a intimé l’ordre de lui nettoyer les perles. Puisque, c’était devenu mon devoir, je l’ai accompli, mais ces perles m’ont paru si précieuses que je ne me suis pas contenté de les lécher, je les ai mordues à pleines dents de peur de les laisser à autrui. Voilà ce qui nous conduit aujourd’hui dans la maison du Seigneur. Ce témoignage, je l’adresse aux parents qui abandonnent le fruit de leurs entrailles aux coins de rues, devant les hôpitaux. Ce que j’ai vécu est peut-être le pénible et terrible sort qui est leur est réservé.’’

L’assistance consternée, déçue,  a vidé les lieux et les rares qui conduisirent le tortionnaires au cimetière furent appréhendés. Dès ce jour, la maison de l’amour a été prise en charge par le gouvernement, mais un homme de quatorze ans avait disparu dans la nature.

Texte de Richarson Dorvil

J’accuse

En 1894, l’officier français Alfred Dreyfus a été condamné à tort, sous l’accusation d’espionnage en faveur de l’ennemi. Quatre ans plus tard et au terme d’une lutte incessante, l’éminent écrivain, Émile ZOLA, publia un réquisitoire en sa faveur : le fameux  « J’accuse » ! Loin de cette histoire, oh combien tragique, nous avons l’avantage de vous présenter celle d’une jeune haïtienne, accusée de tentative d’assassinat. À  des miles de l’érudition de ZOLA, à sa façon et en ses propres mots, tirés de son vocabulaire typiquement haïtien, elle a, à l’instar de l’homme de lettres, défendu sa cause. Pour vous, lecteurs assidus, nous avons le plaisir de transcrire dans la langue de Voltaire les propos de la présumée coupable à la barre de l’un de nos poussiéreux tribunaux, dirigé par un de ces juges de l’antiquité, un produit de l’école de l’avant–guerre.

« Bernadette LOISEAU sont mes nom et prénom, mais depuis toujours le diminutif « Dèdèt »  a été mon appellation. Aujourd’hui, j’ai la chance de vous narrer une histoire à moi, pour vous inviter ensuite à décider  librement de mon sort. Excusez mon langage, car en référence aux vôtres, je me considère muette.

J’ai pris naissance à Zilia (petit village de Mirebalais) vers 1968, selon les dires de ma mère, car je n’ai jamais eu d’acte de naissance. Comme vous pouvez le remarquer, je suis de nature chétive et frêle, au point que même mon père me regardait avec indifférence. A douze ans, ma mère, « Sò Eliane » décida de m’éloigner du mépris de mes frères et soeurs et de l’insouciance de mon géniteur. C’est ainsi que je fus conduite à Port–au–Prince, plus précisément au Poste- Marchand, chez madame Séraphin, qui avait laissé mon village natal depuis vingt ans, qui s’était déjà créée une oasis dans la grande cité.

L’instruction, le confort, la compréhension et surtout la sécurité sont les  promesses que ma tutrice a dénombrées à ma mère et dont je ferais l’objet. Au bout de ma première semaine, je suis passée des rives au coeur de l’enfer. Saintaniz, elle–même, n’a pas connu en toute son existence ce que j’ai vécu en quelques jours. Sans relater les mille et une humiliations et mauvais traitements que j’ai dû subir de la part de mon hôtesse, j’ai été violée par ses trois fils, dont le plus jeune qui me dépassait de cinq bonnes années. Enclavée dans les bornes de mon éducation de paysanne, de ma pudeur de campagnarde et de mes craintes d’enfant, je n’ai pu briser la glace de la décence et en souffler mot à quiconque. De plus, qui allait m’écouter au point de se faire du souci pour moi, voire me croire, car la laideur que j’incarnais – que j’incarne encore – ne pouvait qu’inventer des histoires qu’elle n’a vécues que dans ses rêves… Voulant les concrétiser, elle en impose l’outrage et le mensonge aux jeunes et beaux lurons de madame. Voilà comment je devins prostituée, à mon corps défendant, l’amusement de mes hébergeurs, tous mes hébergeurs, car monsieur SÉRAPHIN lui-même viendra réclamer sa part du butin, comme au bar proxénète.

Trois ans se sont écoulés et les conditions n’ont jamais changé, sinon que pour s’empirer. Impuissante, j’ai fini par me résigner à mon ignoble et atroce situation, accepter mon triste sort.

Je frisais la quinzaine, quand un jour – que je ne saurais taxer de beau -, je remarquai avec émoi que j’avais deux semaines de retard sur mes menstruations! Madame SÉRAPHIN savait que ses rejetons abusaient de moi comme de n’importe quel élément de la catégorie à laquelle j’appartenais- les biens  meubles -, mais elle s’en foutait pas mal : elle leur avait trouvé de quoi s’entraîner, une poubelle où jeter leur gourme. A la vitesse de la lumière, elle a inventé toutes sortes d’histoires, faisant de moi la traînée de la gente masculine de tout le quartier. Mineure, enceinte, dépourvue du moindre sou, ma maîtresse « bienfaitrice », avec sur son visage l’expression d’un sourire inique et cynique, me mit à la porte. Le lot de mes peines venait de s’agrandir. Personne ne voulut m’accueillir dans le quartier : ce serait provoquer leur voisine et encourager mon « acte » qui, selon eux, a été au delà des impudicités de la samaritaine.

J’ai passé mes premières nuits sous les galeries de la Grand-rue. Affamée et tellement sale, je n’attirai que l’attention de quelques marchandes qui croyaient que j’étais venue grossir la communauté des fous de la capitale. Au bout d’une semaine, d’aucuns ont fini par se rendre compte de mon véritable statut et se sont montrés dévoués à ma cause. En souvenir de ce que j’ai subi par la cruauté de madame SÉRAPHIN, j’ai évité tout contact avec les Port–au–Princiens. En cette époque, les rues de la capitale ne recélaient encore de renégats, de brigands, et de voleurs, mais certains commençaient par en faire leur royaume et y imposer leurs lois- leurs cruelles et diaboliques lois. Le soir venu, j’étais la brebis parmi les loups. Dieu seul sait combien de fois et par combien de brutes je me suis faite sautée. Les meurtrissures se sont cicatrisées de ma physionomie, mais elles sont encore fraîches dans mes pensées.

A ce lugubre tournant de ma vie, j’ai éprouvé la nécessité de me trouver un soutien. En dépit des rides qui, déjà, s’étalaient sur mon visage, je laissai esquisser un sourire, question d’attirer la bonne grâce d’un protecteur. Mon dévolu s’est jeté sur  « Black ». Physiquement fort, il ne craignait personne et pouvait faire obstacle à mes éternels assaillants. Son taudis à Tokyo, quartier du milieu de la croix des bossales, devint mon palais et, d’office, je devins sa concubine, car j’ai dû payer de mon corps – jadis ravagé- la sérénité qu’il me procurait.


Les jours s’additionnèrent les uns aux autres pour en faire des mois et mon ventre commença par afficher une certaine rondeur. Tout à coup, je découvris que mon partenaire avait épousé pas mal de vices, dont l’abus de l’alcool, du tabac et la pratique des jeux de hasard. Il ne m’était nullement mystérieux de découvrir que l’avenir de mon enfant  ne pouvait être planifié sur les revenus déjà informels de ce dernier. Sur ma requête, il accepta de m’intégrer dans le commerce… Quelques dizaines de gourdes ont suffit pour que mon étalage de maïs bouilli soit érigé.

Un soir, ayant été quasi dépouillé, Black essaya de se réconforter dans une bouteille de tafia. Inconscient, il pénétra dans la baraque et me rua de coups… Emparé d’une furie sans mesure, il harangua impitoyablement les résidents du Palais national. Gros Gérard, notre plus proche voisin, tonton macoute, dont la cruauté était la fiche d’identification, inculpa l’enivré… De cette nuit, je garde les dernières images de celui qui était appelé à me protéger ; d’après certains, il fut conduit au Fort dimanche d’où il ne revint jamais.

Me relevant de mes sévices, Bouboutte, une bonne femme, dont les pas furent guidés par je ne sais quel saint, vint à mon secours. Stérile et veuve, elle fit de moi sa fille. Les neuf mois de ma grossesse ayant touché à leur fin, j’ai enfanté un garçon qui ne me ressemblait en rien. Heureusement ! Mais, l’accouchement a été incroyablement difficile et douloureux : j’ai frôlé les frontières de la mort. Avec Bouboutte, la vie était moins maussade en référence à ce que j’avais déjà connu. Privée de ressources, j’ai dû renouer avec mon commerce d’antan. Peu d’années après, ma salvatrice, de santé fébrile, a fait le grand saut pour l’au-delà. J’ai hérité son logis, mais j’ai amèrement vécu ce deuil. Ruinée par la mauvaise foi de plus d’un client, j’ai dû, à l’occasion, me prostituer pour élever mon fils, Simon. Mon corps étant ma dernière source de revenu.

Je vais cesser de parler et vous accorder la paix, mais comprenez que j’avais à me libérer de tant de paroles que personne n’a jamais souhaité auditionner. Aujourd’hui, mon Simon aurait 23 ans, mais entraîné par ses amis dans la pédérasterie, le vol, la drogue, il a été retrouvé abattu de plusieurs projectiles à la tête le 3 mai de  l’an dernier.

Je suis jugée pour avoir tenté d’assassiner madame SÉRAPHIN. Je reconnais avoir essayé de lui accorder un aller simple vers le Père, mais j’ai échoué. Je voulais qu’elle paye de sa vie pour toutes les « Dèdèt » du monde entier,  conduite à la boucherie, sans aucune défense, sans le droit de choisir.

A présent, probablement je chemine vers la prison à perpétuité, certainement vers le tombeau, car je suis atteinte du SIDA.

Du haut de cette chaire où j’ai l’avantage de porter la parole, J’ACCUSE! J’accuse la providence pour m’avoir octroyée ce si sinistre destin. Si certains sont venus au monde pour souffrir et servir d’exemple, dans mon cas, le maître des cieux a été trop fort sur la pédale. J’ACCUSE  la société qui m’a rejetée durant mes souffrances inhumaines. J’ACCUSE mes parents qui m’ont livrée à la merci de ceux qui en voulaient. J’ACCUSE les SÉRAPHIN qui m’ont corrompue dès mon adolescence.

Le jury, c’est vous chers lecteurs ! Prenez le temps de réfléchir à la vie que la paysanne de Zilia a failli ôter… Ressassez aussi la vie, disons l’existence qu’elle a vécue dès ses premiers jours  jusqu’à sa prestation dans ce tribunal, et délibérez votre verdict, non selon vos humeurs ou selon vos sentiments, mais en accord avec la loi et la réalité.

Texte de Richarson Dorvil


commentaires
  1. johanne duplessy dit :

    pour la premiere fois depuis des mois une larme a coule sur mes joues, que dire ? quand l’horreur est indicible. Je suis profondement emue …je …je franchement je perds les mots quoi dire face a un texte pareil?
    WOW!!!

  2. DORIS dit :

    dans mon lit couchee dans le noir avec un froid terrible au dehors j ai pris le temps de lire ces deux textes qui m ont rechauffe. tristes oui ils le sont mais ils disent tellement, tellement pour beaucoup d entre nous qui vivent ces histoires sans pouvoir s exprimer sans pouvoir partager… un soupir… des questions en plus….et des reponses qui n arrivent jamais.
    Compliments mon cher et merci grace a toi ma nuit sera moins monotone (2h09 am)

  3. yvie dit :

    quoi que tristes,je prends toujours plaisir a lire et a relire tes histoires,car tu ne fais que decrire la vie de certains haitiens. Ne cesserai jamais de te demander une histoire moins melancolique. Felicitatrions

  4. LEGROS STEPHANIE dit :

    WOWWWWWWWWWWWWWWWWW SI TOUS LES JEUNES COMME MOI AVAIENT ACCES A L’INTERNET LE PAYS SERAIT …

  5. loudia dit :

    tu es doué Richardson,Félicitations mon cher

  6. CHARLINE TERVIL dit :

    wow c’est triste,on dirait que j’oublie les vrai réalitées de la vie.La vie est tellement injuste,on dirait qu’elle prend le malin plaisir a etre exactement comme on ne le veut pas.en lisant ces lignes,mes yeux sont tout gonflés de larme de tristésseSavoir comment nous sommes.Sans l’aide de Dorvil nou tap avég pandan de je nou kale.Nou tap santi pandan ke’n poko mouri.
    Dorvil tu merites qu’on te donnes le prix nobel.

  7. diezakbemol dit :

    Chapeau! Vos textes témoignent de la réalité d’une manière si particulière qui pousse à la réflexion. M. Dorvil vous avez le tour avec les mots pour nous projeter dans la réalité avec vos mots. J’espère avoir le privilège de vous lire au travers d’autres textes.

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